Manisfeste

"À force de sacrifier l’essentiel pour l’urgence, on finit par oublier l’urgence de l’essentiel"
Edgar Morin

Notre époque est celle des défis à l’échelle planétaire.

La complexité toujours croissante de notre monde contemporain en fait un théâtre volatile, tant les changements de dynamiques se succèdent à une cadence déroutante, touchant indistinctement nos concitoyens et nos décideurs.

Urgence climatique, crises sanitaires, financières et technologiques n’ont de cesse d’alimenter les tensions. Désormais, nous savons que les prochaines décennies seront profondément marquées par les conflits sociaux et armés qui en découleront.

Dans notre monde de plus en plus connecté la place du virtuel – et des nouvelles technologies qui le rendent possible – nous apparaît chaque jour davantage comme une menace, planant sur une stabilité qui nous semblait pourtant acquise. L’intrication de nos réalités-mondes pèse désormais lourdement sur les équilibres, laborieusement construits par le passé, à mesure que le risque d’instabilité se répand, tel une onde de choc toujours plus difficile à contenir. Une telle interconnexion nous pousse nécessairement à redéfinir aujourd’hui des notions aussi fondamentales que la souveraineté ou l’égalité d’accès aux droits. Comment repenser alors des questions telles que les normes encadrant la fabrication ou encore les usages de ces outils technologiques ?

Les enjeux qui s’imposent à nous sont incommensurables.

Désinformation et défiance semblent être devenues des éléments étrangement constituants de nos démocraties contemporaines, modelant ainsi les traits d’un ennemi intérieur particulièrement redoutable. Alors, nous assistons à la poussée en force de contenus non vérifiés qui n’ont aucun mal à prendre immédiatement le statut d’information. Nous constatons la flambée du ciblage commercial, qui nous transforme nous, utilisateurs, en marchandise et ce, par la création d’un mirage de gratuité, dont l’objectif reste avant tout, celui de récupérer et d’exploiter nos données personnelles pour leur profit. Nous sommes les témoins-acteurs d’un internet devenu intrinsèquement individualiste, contribuant ainsi à l’accélération de la fragmentation de nos communautés, par la production de bulles de croyances, biaisées et concurrentes, érodant inlassablement les fondations mêmes de nos Etats-nation.

Du logement à la santé, en passant par la mobilité, l’emploi, l’éducation ou encore l’exercice de notre citoyenneté, nombreux sont aujourd’hui les aspects de nos vies qui sont interconnectés via des objets connectés et des plateformes de plus en plus puissantes, dont les monopoles régissent la circulation informationnelle de nos vies personnelles et professionnelles. De la fabrication des Smartphones au fonctionnement des grandes infrastructures réseaux et télécom permettant de faire circuler les données, nous avons au fil des années oublié de prendre en considération le bilan environnemental de l’impact social de notre monde hyperconnecté.

Alors, face à une telle complexité, comment pouvons-nous penser désormais la place du numérique ? S’agit-il d’un accélérateur de l’incendie qui ravage déjà des pans non négligeables de notre planète ou recèle-t-il de solutions qui nous permettraient de réduire substantiellement notre empreinte sur l’environnement ?

La réponse n’est assurément pas aussi clairement tranchée, car des problèmes complexes exigent des solutions tout aussi complexes. Aujourd’hui, nous connaissons les effets rebond dus à la non-maîtrise des impacts sur les ressources naturelles encore disponibles, et pourtant limitées, de notre planète. A ce titre, la problématique du numérique s’inscrit dans la même logique que les autres formes de consommation. La seule production de l’objet connecté représente 70% de la pollution qu’il générera sur la totalité de sa vie. Autrement dit, le Smartphone ou l’ordinateur qui ne polluent pas, sont ceux que l’on ne fabrique pas.

Depuis maintenant une décennie, nous assistons à un mouvement de convergence rassemblant des chercheurs et des experts de tous horizons, universitaires et indépendants, dans des disciplines aussi diverses que la sociologie ou l’ingénierie, en incluant au passage des utilisateurs. Ce qui les fédère ? Les clés d’un numérique plus responsable et plus inclusif ; un numérique pensé pour prendre en compte les impacts sur la société, l’environnement, l’économie et la gouvernance politique. Les fruits de telles collaborations ont permis à la sphère des décideurs politiques de se saisir de ces questions pour en accompagner le processus de production normative, dont les résultats prennent la forme de labels et autres réglementations destinés à éclairer le consommateur-acteur sur les enjeux ainsi que les risques environnementaux et humains découlant d’une consommation toujours plus débridée de nos nouvelles technologies.

Il y a 30 ans la durée de vie de nos équipements informatiques était de 10 ans. A cette époque, nous n’avions qu’un nombre restreint d’équipements par foyer, par citoyen, par collaborateur. Avec l’arrivée massive de l’internet et les avancées autour de la miniaturisation des équipements permettant à chacun d’avoir un « ordinateur personnel » à portée de main, nous avons extrait et utilisé une multitude de ressources non renouvelables pour connecter l’ensemble des utilisateurs. Ce monde virtuel n’as jamais été autant physique et tangible. De cette matérialité découle alors une dépendance accrue, une accélération des interdépendances aussi bien sur le plan communautaire qu’économique. Dernière nos écrans notre planète saigne : femmes, hommes et enfants fabriquent à la chaîne nos équipements miniaturisés dans des conditions indignes de notre condition humaine ; des conflits armés ravagent les pays producteurs de terres rares et les rendent ingouvernables ; sans oublier l’exploitation organisée d’enfants pour démanteler nos équipements « recyclés », dont la diversification des matériaux présents dans les puces électroniques qu’ils comportent a fini par nous conduire à l’impossibilité de les recycler… Et puis, faut-il encore rappeler la menace de l’addiction, toujours plus dangereuse, au « like », à la désinformation, à l’immédiateté ?

Alors que faire ? Comment résoudre une telle équation ?

A l’aune des révolutions énergétique et industrielle du passé, nous avons la responsabilité de les prendre comme autant de leçons. Nous savons quel a été leur effet sur l’environnement et sur l’humain. Ce savoir doit nous permettre d’avoir les cartes en mains pour parfaire les processus à l’œuvre, dans un plus grand respect de la planète et de l’ensemble de ses habitants. Nous avons l’obligation de corriger la courbe en la positionnant sur une consommation plus sobre, pour laisser un modèle soutenable aux générations futures.

Le monde économique, les collaborateurs, les dirigeants et autres entrepreneurs doivent prendre leur part à l’effort, en devenant ainsi des acteurs à part entière dans la quête de solutions qui nous permettront de réduire les risques et les impacts humains et environnementaux.

C’est dans cet esprit d’initiative que nous avons créé Terra Num, car nous sommes convaincus de la pertinence d’une plateforme qui nous permettra de partager et de diffuser nos expériences et nos recherches pour mieux comprendre les défis qui se présentent à nous. Nous tenons à apporter des éclairages pertinents pour les décideurs, leur permettant de mettre en place des actions de progrès conçues pour mesurer et corriger les impacts négatifs du numérique. En gardant à l’esprit que la difficulté recèle toujours en son sein une opportunité, à condition de se donner les moyens de la voir, nous croyons au potentiel d’un numérique responsable et humain.


« Ne doutez jamais qu’un petit groupe de citoyens engagés et réfléchis puisse changer le monde. En réalité c’est toujours ce qui s’est passé »

Margaret Mead - Anthropologue